Chantal Peugny
Les Plénitudes amères
éditions Dédicaces
Les Plénitudes amères
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Chantal Peugny
Les Plénitudes amères
Il y a des jours où je suis aussi heureuse qu’un rhinocéros à qui on a enlevé la corne pour soulager je ne sais quelle douleur humaine :
le bonheur dans l’amputation.
Ô noble destinée que la mienne. Venir en aide à l’humanité souffrante par la spoliation d’un aussi bel attribut ! Chère Mère Nature, l’homme t’a cocufiée et moi qui vous aime l’une et l’autre je dois faire preuve de raison.
Allez, il faut bien se résigner puisque le temps est à la thérapeutique, avouons-le.
Alors, coopérons.
Oui, je veux être raisonnable comme peut l’être un rhinocéros à qui on a enlevé la corne ! Sa fierté.
Soigner, soigner, soigner.
Ce pouvoir de guérison me met dans un état de fébrilité extrême, voisin de l’ivresse. Oui, la tête me tourne. Je suis grise et cependant tellement lucide ! C’est un état étrange que j’appellerai l’état des Plénitudes Amères. Comme une espèce de sérénité forcée, désenchantée et nourrie aux entêtements raisonnables. D’une raison aussi épaisse que ma peau. Des superpositions de raison.
Et pourtant, que sais-je, moi, du bonheur rhinocérique ? Rien et tout. Je le sais. Point.
Je le sais parce que le rhinocéros est un lointain cousin du côté de ma grand-mère qui, elle en a reçu héritage de son grand-père. Maternel, paternel. Qu’importe !
Tous, sur des terres universelles et dans des eaux de passage ont connu de belles amours, de flamboyantes amitiés, ainsi je suis en droit de vous dire
Que cette connaissance remonte aux lunes ancestrales,
qu’elle est inscrite dans mon écorce cérébrale
vieil arbre généreux et réconfortant sur lequel je frotte souvent les démangeaisons que me causent les affaires humaines.
Aussi, quand je considère
sans arrogance et sans prétention mon état,
quand je reconstitue l’histoire de ceux par qui je suis venue au Monde, j’en arrive à cette évidence :
tous les animaux sont de ma parentèle
ils ont goûté à toutes les espèces
ont touché tous les corps
n’ont ignoré aucune créature
aussi faible
aussi petite
aussi laide soit-elle.
J’en suis heureuse.
Eux et moi sommes du même rivage
et comme le gros hippopotame bleu
j’aime m’ébrouer dans la vase.
Dans la vase de mes contradictions : rester fidèle à la même ligne me fait perdre l’équilibre,
et combien je suis heureuse encore, lorsque
je frotte mon cul sur la pierre chaude et rêche des hésitations qui me laissent croire à la possibilité du choix. Et au droit de douter.
L’assurance et la certitude me troublent.
Les animaux doutent-ils ? Je ne sais mais je sais qu’ils flairent, attendent, calculent et risquent.
Telle est leur manière de vivre.
Montrons ce que nous sommes. Risquons.
Risquons et osons dire :
Que je suis un mammifère,
un mammifère de belle espèce, de celle des carnassiers qui ont besoin de chair et de sang pour s’exprimer,
pour exister,
pour vivre et survivre.
La chair et le sang : deux épiphanies au service de mon existence
CAR,
en ces temps barbares il est dur d’être humain,
ne vaut-il pas mieux être ver
crapaud
ou chien
ou femme de léopard écrasant de la patte
l’ivraie qui trouble sa route et freine l’élan généreux
des volontés dites bâtisseuses ?
Dans chaque tache de sa pelure dorment
des vies à renaître
des vies emprisonnées
des vies dévorées
des vies attrapées au bond
par sa vélocité redoutable et sa dent purpurine
d’où dégouttent ces éclats qui n’ont su exprimer leur essor.
La vie doit bondir pour ne pas étouffer sous la pesanteur
harassante des devoirs convenus
des renoncements coupables dont le regard fatigué
renvoie des faiblesses qui s’excusent.
Je ne puis bondir
mon corps est lourd, il revient de si loin.
Je suis un animal disgracieux à forme humaine et mes tendresses primitives expriment l’impuissance à étreindre le Monde dans un seul élan. Et mon élan est brisé.
Seuls l’éléphant et le crocodile ont cette capacité puisque leur œil habite la naissance du premier jour,
que leur regard, conversation chaotique désincarnée et tragique dévore les mots qui ne peuvent sortir de mon âme tant la joute fulgurante et redoutable de leur instinct m’intime le retour au puits de mon corps pour y retirer la vie à venir.
Et le corps est encore ce puits inaccessible
vivant en terre étrangère, trop étroite pour absorber la nourriture laissée par le Monde.
Au-delà des regards de l’espérance et du doute,
loin des sensations humaines,
secoué des frémissements lointains d’une quelconque honte
il n’a rencontré encore aucune lumière
et les yeux douloureux de l’incompréhension
heurtent parfois le visage qui habite sa robe.
Seuls les ânes
dans leurs longs braiments racontent l’état du Monde
qui se lit dans la chaleur humide du rebord de sa pierre
où les épîtres échangées sur la margelle sont des talismans
qu’un homme nouveau déchiffrera dans ses futurs naufrages.
Le temps n’est pas à la clairvoyance et le corps se repose dans sa volonté de n’être qu’un corps.
Puits sec,
éduqué cependant au contact des ânes qui, chaque soir caressent leur collier sur ma peau. En racontant leurs âneries. En brayant.